De l’importance de l’éducation sexuelle

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Conversation avec Florence Bonneau, sexologue

Florence Bonneau, sexologue

Entrevue réalisée pour le magazine Letslookafter 

Maths, géo, arts plastiques et… sexualité. Mettre l’éducation sexuelle au programme des écoliers (de la maternelle au bac) vous semble incongru, voire déplacé ? Pourtant, plusieurs études et projets-pilote ont démontré les nombreux impacts positifs de l’éducation à la sexualité sur le développement personnel, l’éducation citoyenne mais aussi la santé publique.

Au Québec, les cours d’éducation à la sexualité sont ainsi devenus obligatoires dans les établissements scolaires en septembre 2017, à l’initiative de l’Assemblée Nationale et du Ministère de l’Education. Quelle place l’éducation sexuelle a-t-elle sur les bancs de l’école ? Florence Bonneau, sexologue clinicienne de la Belle Province et co-directrice d’Option Sexologie, nous explique l’importance de cette matière –presque- comme les autres.

Quelle influence l’éducation sexuelle peut-elle avoir sur la santé ?

Florence Bonneau: La sexualité peut avoir des impacts extrêmement positifs comme extrêmement négatifs, tant sur la santé physique que psychologique.

Une sexualité saine peut nous maintenir en forme par l’exercice que ça nous fait faire, améliorer notre humeur par son effet sur nos neurotransmetteurs, nous permettre de fonder une famille si on le désire, de mieux connaître notre corps…

À l’inverse, une sexualité « malsaine » peut nous pousser à faire des choix que l’on regrettera amèrement, causer des traumatismes pour nous ou pour autrui, nous amener à contracter des infections parfois incurables, briser des couples et des familles ou encore nous mener droit en prison.

Bref, avec l’éducation à la sexualité, l’idée est d’augmenter les chances que la sexualité soit vécue sainement plutôt que de façon délétère.

L’instauration de cours d’éducation à la sexualité se heurte encore cependant à des résistances.

Florence Bonneau: Oui, et ces résistances peuvent venir de plusieurs niveaux. Parfois, les citoyens considèrent que c’est une perte de temps ou qu’il y a des matières bien plus importantes. Certains parents sont affolés de savoir qu’on parlera de sexe à leurs enfants sans avoir le contrôle sur les valeurs qui seront véhiculées. Sans parler des communautés religieuses qui auraient habituellement fait exempter les élèves d’un cours directement lié à la sexualité.

Après, il y a des membres de direction qui se retrouvent à marcher sur des œufs pour ne déplaire à personne et conserver la réputation de leur établissement.

Pour finir, il y a des enseignant.e.s qui sont pour l’éducation à la sexualité de façon générale, mais qui ne sont pas du tout content.e.s d’avoir à insérer ça dans leur plan de cours, souvent parce qu’ils/elles ne considèrent pas avoir les connaissances nécessaires ou ont peur de créer des malaises dans leurs classes. Pour être bénéfiques, il est important que ces cours soient bien conçus et bien encadrés.

Que répondre à ceux et celles qui estiment que la sexualité n’a pas sa place à l’école?

Florence Bonneau: Tout d’abord, aux personnes qui s’y opposent car elles pensent que l’éducation sexuelle relève de l’autorité parentale : comme pour l’économie, les mathématiques ou l’histoire, il est farfelu de croire que les parents ont réponse à tout!

Il faut au minimum trois ans d’études universitaires pour devenir sexologue, ce n’est pas pour rien. La sexualité humaine est un sujet très large : entre les aspects biologiques des ITSS ou de la grossesse, les aspects légaux du VIH ou du consentement, en passant par les aspects développementaux de l’identité de genre ou de l’orientation sexuelle… la tâche serait ardue pour les parents.

Il est certain que les valeurs de base sont développées dans la famille, mais il n’en demeure pas moins qu’une personne crée son cadre de valeurs à travers les ami.e.s, les médias, les voyages…et l’école.

Ensuite, pour ceux qui ont l’impression que la sexualité n’est pas un sujet important, j’aime rappeler qu’elle se trouve en chacun de nous, par sa présence comme par son absence. Elle influence nos choix, notre santé, notre vie affective, amoureuse et familiale, notre capacité à entrer en intimité, nos relations avec l’autre sexe/genre, nos peurs ou nos désirs.

Lorsque le sujet est mis de côté, on alimente une honte ou une culpabilité qui selon moi n’a pas lieu d’être.

De nombreux événements à travers le monde sont liés à la sexualité : trafics humains, châtiments sur des femmes, viols comme crimes de guerre, dénonciations d’agressions sexuelles, abus sur des mineurs… Il est donc indispensable de développer du respect, de l’empathie et de l’ouverture pour des relations humaines plus égalitaires et harmonieuses.

Enfin, pour les parents qui s’inquiètent du contenu présenté à leurs enfants, il faut savoir que les objectifs d’apprentissage ont été soigneusement déterminés en fonction de l’âge et du niveau des élèves, et donc en respectant leur développement psycho-sexuel.

Les buts établis pour chaque « module » se basent sur des constats scientifiques et s’inspirent de programmes éducatifs déjà bien structurés à propos de la sexualité.

Quand on pense « éducation à la sexualité », les gens paniquent en ayant l’impression qu’on va parler de génitalité à des enfants de cinq ou six ans. On doit souvent expliquer aux parents qu’avant de parler de sexe, il y a tout un tas de concepts à intégrer pour l’enfant, comme l’éducation émotionnelle, le respect, l’intimité, la pudeur, les différences biologiques entre une personne de sexe féminin et de sexe masculin, les différences entre les sentiments d’amitié et les sentiments amoureux, par exemple.

Après, si le milieu familial n’est pas en accord avec des informations données à l’école, libre à eux d’apporter un autre point de vue à leur enfant. Comme pour les désaccords concernant la théorie de l’évolution, la politique ou les conflits historiques, il est impossible de faire consensus sur tout!

 

Pourquoi la sexualité est-elle encore un sujet si controversé ?

Florence Bonneau: C’est une grande question… La sexualité est plus ou moins taboue, cachée ou perçue négativement selon les individus, les couples, les familles et les cultures. Il est donc difficile de donner une réponse globale.

Les perceptions liées à la sexualité se sont beaucoup modifiées à travers les époques, selon les croyances religieuses ou encore la place des femmes dans la société.

Durant les périodes où certaines déesses étaient féminines et la fertilité de la femme était glorifiée, la sexualité féminine pouvait être perçue de façon beaucoup plus positive.

En revanche, au cours des époques et dans les  pays où la femme (ainsi que sa descendance), était considérée comme une propriété de l’homme, la sexualité féminine était contrôlée et limitée à la procréation.

Dans la culture judéo-chrétienne du Québec, il y a encore très peu de temps -et même encore aujourd’hui-, sexualité rimait avec péché, luxure, plaisirs de la chair qui détournent de la morale. J’ai l’impression que ce lourd bagage va être encore long à laisser de côté.

L’éducation sexuelle peut-elle s’adapter à toutes les cultures?

Florence Bonneau: Oui, tout à fait! D’ailleurs, les sexologues du Québec sont formé.e.s pour intervenir dans un contexte multiculturel. Nous avons d’ailleurs un cours entièrement dédié à cette question, à laquelle nous sommes très souvent confronté-e-s dans notre travail. C’est pourquoi nous sommes formé.e.s pour faire preuve d’ouverture d’esprit et ne pas exprimer de jugement, sur le refus d’un.e élève d’aborder tel ou tel sujet par exemple. Dans la mesure où la loi est respectée, nous ne sommes pas là pour leur dicter aux jeunes quoi faire ou quoi penser, mais plutôt leur donner l’information nécessaire pour qu’ils fassent des choix éclairés. Mais c’est aussi une des raisons pour lesquelles l’éducation sexuelle doit impérativement être enseignée par des professionnels préparés à la multiculturalité.

Comment l’éducation sexuelle à l’école peut-elle contribuer à l’égalité des sexes ?

Florence Bonneau: Dans l’éducation à la sexualité, l’égalité entre les sexes/genres est cruciale. C’est une notion qui est sous-tendue dans les apprentissages sur le consentement, les doubles standards, la violence dans les relations amoureuses, les stéréotypes de genre, l’hypersexualisation dans les médias ou encore l’image corporelle.

Ce qui est merveilleux, c’est de voir à quel point les jeunes sont capables de s’exprimer entre eux et d’influencer leurs perceptions mutuelles. Leur offrir des cours d’éducation à la sexualité, c’est leur donner un espace où ils peuvent se poser des questions pertinentes, témoigner devant les autres, prendre connaissance des véritables enjeux que vit l’autre sexe/genre. C’est souvent très touchant, tant dans les moments où les garçons d’une classe expriment leur vulnérabilité ou leur sentiment d’injustice, que dans les moments où les jeunes filles confrontent fièrement et fermement leurs pairs, parfois pour la première fois.

Quels sont les problèmes les plus fréquemment rencontrés par les jeunes ?

Florence Bonneau: Il y a un décalage entre leurs attentes et la « vraie » sexualité. Beaucoup de jeunes développent des perceptions erronées, ou du moins distordues, de ce qui constitue « du bon sexe ».

Parfois, ça se traduit par des complexes physiques trop envahissants pour penser à se dénuder devant quelqu’un.

D’autres fois, ils ou elles ont l’impression que l’acte devrait ressembler à un film pornographique. Après, il y a les histoires racontées par les ami.e.s qui sont parfois exagérées.

Au bout du compte, ils se retrouvent chacun de leur côté à se dire que tout le monde est mieux, que tout le monde a tout essayé, sauf eux.

De plus, les questions de réputation contribuent pour beaucoup à ces insécurités, et c’est là que l’on observe énormément de stéréotypes très sexistes. De nos jours, avec les réseaux sociaux et la facilité à diffuser des informations ou des images, les adolescent.e.s devraient être doublement sur leurs gardes, ce qui n’est pas forcément le cas.

Quelles questions se posent-ils le plus ?

Florence Bonneau: Adolescent.e.s ou adultes, ce qui revient le plus souvent c’est la fameuse question « Est-ce que je suis normal.e ? ». Comme la sexualité est partout (films, clips, séries, publicités, pornographie, blagues, histoires des ami.e.s…) mais que le sujet est rarement abordé sérieusement, ça devient difficile d’être authentique et de poser des questions claires aux parents ou aux amis. Les jeunes se tournent donc souvent vers Internet, mais se rendent vite compte que les ressources manquent ou ne sont pas toujours fiables.

L’éducation sexuelle n’est pas forcément réservée aux jeunes. Quels peuvent être les bénéfices de la sexologie pour les adultes ?

Florence Bonneau: On n’a jamais fini d’apprendre sur la sexualité, peu importe l’âge. Chaque personne, chaque corps, chaque vécu est différent, et donc chaque sexualité est unique.

J’ai beaucoup aimé enseigner aux adultes, dans le cadre de cours de massothérapie, car cela m’a permis de constater la multiplicité des parcours. Ils et elles avaient tou.te.s des opinions et des vécus différents concernant la nudité, la jalousie, la violence sexuelle, l’image corporelle, le désir d’avoir des enfants…

Recevoir de l’éducation à la sexualité, c’est avant tout s’ouvrir aux autres et les entendre dans ce qu’ils/elles sont profondément. D’ailleurs, même après cinq ans d’études en sexologie, je continue de m’éduquer et d’être éduquée à ce sujet…

Et puis dans tous les cas, même à l’âge adulte, ça fait toujours du bien de se rafraîchir la mémoire sur des matières qui datent de l’école!

Pour en savoir plus:

Le site d’Option Sexologie

Le blogue de Florence Bonneau

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