Et toi, tu viens d’où ?

Extrait du plus récent formulaire de recensement aux Etats-Unis
Extrait du formulaire de recensement 2012 aux États-Unis

Une question banale. Pas des plus délicates mais très ordinaire, presque inoffensive. « Tu viens d’où? » Le hic, pour bon nombre de Métis, c’est que la réponse est rarement simple : trop concise, elle laisse l’interlocuteur sur sa faim, trop détaillée, elle donne l’impression d’un pedigree à dévoiler. Et surtout, est-il si aisé, lorsque l’on est Métis, de se sentir véritablement de quelque part ? Partant de ma propre expérience, j’ai voulu en savoir davantage sur la place qu’occupe le métissage dans le questionnement identitaire d’autres personnes.

Hanoi, décembre 2011. Jour de funérailles. Sous les directives d’une grand-tante, ma famille s’engouffre dans un minibus. « C’est toujours comme ça », marmonne un de mes oncles. « Les Vietnamiens d’un côté, les Métis de l’autre.»

Hasard ou coïncidence : la parenté vietnamienne s’est en effet installée à l’avant du véhicule, tandis que nous avons été regroupés sur les banquettes arrières. Nous, trois générations issues de la rencontre originelle entre une Vietnamienne et un Créole de la Réunion –  aussi semblables qu’éparpillés. Je regarde ces visages familiers, peaux cuivrées et prunelles bleues, cheveux frisés ou lisses et soudain, un sentiment aigu d’appartenance m’envahit. Je réalise pour la première fois combien nous vivons tous, chacun à notre manière, ce décalage et cette errance intérieure propres au métissage. Pièces éparses qui ne fittent parfaitement dans aucun puzzle. Mais ce jour-là, serrés au fond du bus, nous formons enfin un tableau parfait. En réalisant qu’aucun de nous n’est à sa place, je me sens, paradoxalement, chez moi.

Fait social, biologique, politique même –  notamment si l’on considère le cas spécifique des Métis du Canada  – le métissage est avant tout une expérience subjective. Inscrit dans les phénotypes (soit les traits observables d’un individu, tels la couleur de la peau, des yeux, des cheveux, la forme du nez, etc.), il s’accompagne souvent d’un mélange de cultures, voire de lieux de vie. Dès lors, la question du « qui suis-je ? » se pose de manière plus lancinante. Comment penser son identité lorsqu’elle est irréductiblement plurielle ?

Choisir son camp : les défis du métissage

« Un métis est perçu comme un être intrinsèquement différent d’un non-métis, quel que soit le mélange particulier qui lui a donné naissance », observe l’anthropologue Jean Benoist dans son article « Le métissage : Biologie d’un fait social, sociologie d’un fait biologique » (Métissages. Tome II. Linguistique et anthropologie, 1990). Selon lui, il s’agit moins d’une question de gènes que de perceptions. Dès lors, le regard des autres peut s’inviter de façon envahissante dans l’identité des Métis. Scrutateur ou folklorisant, possessif ou excluant, il précède souvent les questionnements personnels.

« Les questions viennent des autres, nous on n’y pense pas », affirme Rabinal Mijango, Québécois d’origine salvadorienne de 37 ans. Lui et son épouse Karine Lafrance, Montréalaise de 33 ans aussi rousse qu’il est brun, ont trois enfants : Cassandre, sept ans, Danaë, cinq ans, et Esteban, deux ans. « Les gens voient leur couleur de peau et demandent : c’est quoi le mélange ? »

Pour Cyrille Giraud, né à Paris d’un père Français de Métropole et d’une mère Française de la Martinique, la curiosité d’autrui est un vieux refrain. On lui demande ses origines trois fois par semaine en moyenne, depuis qu’il est en âge de parler. À 38 ans, ce spécialiste de la finance et candidat à la mairie de Saint- Léonard pour Projet Montréal a donc décidé de répondre par les chiffres : 45 % Français de métropole, 30 % Indien, 20 % Antillais de la Martinique, 5 % Belge. « Je pense m’en faire un chandail, plaisante-t-il. C’est idiot, mais ça rassure les gens. Face au métissage, ils sont confrontés à l’inconnu. »

Une fois le mystère dissipé, vient le temps des étiquettes. Cyrille Giraud déplore le besoin qu’ont les gens de cataloguer et cite l’exemple de Barack Obama, perçu comme « le président noir » alors que sa mère est blanche. Shanna Strauss, 34 ans, se présente comme biculturelle (de nationalité tanzanienne et américaine), biraciale (blanche et noire) et bilingue (elle parle le swahili et l’anglais). Ou tout simplement « mélangée ». Cette étudiante à la maîtrise en travail social de l’université McGill s’est heurtée très tôt aux opinions arbitraires de son entourage. « Les gens projettent souvent leurs propres conceptions de l’identité sur moi. Lorsque tu es un mélange de couleurs et de cultures, ce sont les autres qui choisissent qui tu es. »

Par conséquent, se sentir complètement chez soi quelque part peut devenir malaisé. Cyrille Giraud rapporte avoir toujours été Noir parmi les Blancs et Blanc parmi les Noirs. Au Québec, où il vit depuis dix ans, il fait partie non seulement des minorités visibles mais aussi des minorités audibles. Pour Shanna Strauss aussi, le problème de l’intégration s’est posé. Enfant, en Tanzanie, elle représentait l’Autre, l’étrangère. « Parler swahili m’a donné une forme de légitimité, mais pas totale. » Arrivée aux États-Unis à l’adolescence, elle a eu, là encore, l’impression d’être mise dans une boîte par la communauté afro-américaine. « Je ne pouvais m’identifier autrement que comme Noire exclusivement, sous peine d’être accusée de trahir mes origines. On m’a dit que je parlais blanc, que j’essayais d’être Blanche. » Auprès des Blancs à l’inverse, elle était perçue comme l’Africaine, la créature exotique.

Tiraillés entre plusieurs groupes qui soulignent leur différence, il est difficile pour certains Métis de connaître un véritable sentiment d’appartenance. Shanna Strauss se souvient avoir toujours vécu dans la tension de savoir quelle était exactement sa place, qui l’accepterait pour ce qu’elle est. De fait, les décalages sociaux peuvent se traduire en conflits intérieurs et compliquer la quête de soi. L’identité est un thème central dans la vie de la jeune femme, également artiste-peintre. « Tous mes tableaux explorent une facette de la question identitaire. C’est une préoccupation qui me suit depuis toujours. » Un défi également, surtout à l’adolescence où elle s’est mise à douter d’elle en permanence et est devenue renfermée, méfiante. Elle se demandait ce que signifiait être Blanche ou Noire, et si elle était l’une ou l’autre.

Si un manque d’acceptation de la part des autres peut nuire à l’image de soi, le malaise n’est pas nécessairement éternel. « Je suis enfin arrivée à un stade de ma vie où je me sens en paix avec mon identité », déclare la jeune femme.

Une richesse

Réussir à concilier les différents aspects de son identité en tant que Métis représente un défi, mais apporte aussi des forces indéniables.

Cyrille Giraud attribue son goût et son aptitude pour les langues étrangères à la gymnastique intellectuelle imposée par son exposition précoce aux différences linguistiques et culturelles. Il insiste aussi sur la façon dont les rejets ont forgé son caractère et sa volonté de réussir. Même son de cloche du côté de Shanna Strauss. « Au-delà des difficultés, je me sens très chanceuse d’être Métisse, c’est un avantage et un privilège considérables. Cela m’a donné un sens de l’adaptation très développé. »

Selon Karine Lafrance et Rabinal Mijango, leurs enfants subiront moins de tiraillements, car ils se sentent Québécois avant tout. Le mélange reste cependant présent au quotidien, à travers la langue, la musique ou la nourriture. « Les filles ont conscience de leur double culture. C’est une fierté pour elle de parler en espagnol avec leur papa devant leurs amis », raconte la mère. Les deux parents espèrent néanmoins que certains traits qu’ils considèrent liés au côté salvadorien, comme l’importance du lien familial, demeureront toujours au centre de leur identité.

L’identité est un choix

Assumer la multiplicité irréductible de l’identité métisse semble être la clef. « Mes quatre pourcentages et ma nationalité franco-canadienne me correspondent très bien. Je ne revendique pas une identité plus qu’une autre. Il faut reconnaître la possibilité d’avoir plusieurs cultures en une même personne », déclare Cyrille Giraud.

Embrasser le caractère changeant de l’identité est cependant un exercice difficile qui nécessite de s’affranchir, avant tout, des schèmes imposés par les autres. Shanna Strauss estime très important pour les Métis de pouvoir se définir eux-mêmes. « J’évolue constamment et mon identité est flexible. Si vous voulez vraiment savoir qui je suis, laissez-moi vous l’expliquer. »

Rabinal Mijango et Karine Lafrance prônent quant à eux le dépassement des frontières invisibles induites par les sentiments d’appartenance culturelle. « Notre but est avant tout de transmettre à nos enfants une conscience sociale, une notion d’égalité entre les peuples. » Un socle identitaire on ne peut plus solide…

Le métissage est donc une problématique individuelle –et identitaire- complexe, mais pas insoluble. À l’échelle d’une société, les Métis exercent toujours une forme de fascination ou de répulsion, comme tout ce qui trouble la propension de l’esprit humain à classer, trier, hiérarchiser. «Métissage n’est pas un mot neutre », rappelle Jean Benoist (1990). « Derrière ses apparences anodines qui sembleraient le confiner à la qualification de croisements entre des individus appartenant à des groupes biologiquement contrastés, se cachent bien des implications, des sens ambigus et des valeurs porteuses de tensions sociales. Car, même lorsqu’il se limite à sa dimension biologique, le métissage s’enracine dans le social. »

Dans certaines parties de notre monde contemporain, le métissage tend cependant à se banaliser, au point que certains, à l’instar du démographe William Frey, évoquent la possibilité d’une société « post-raciale » (El Nasser 2010). Cette ère hypothétique effacera-t-elle pour autant les dilemmes identitaires des Métis ? Rien n’est moins sûr.

Longtemps, j’ai cru ne pas avoir de racines. Réunionnaise, Créole, Asiatique, Européenne : venant de partout, je me sentais de nulle part. L’idée ne m’enchantait guère – j’aurais voulu être de ceux qui ont un seul pays, une seule ruelle d’enfance, un kit de souvenirs bien homogène –, mais je l’acceptais avec fatalité. Au fond du bus, parmi les miens, j’ai enfin compris que le choix d’une identité métissée était, en dépit des barrières érigées par les autres, une possibilité. Et qu’en épistémologie comme dans la vie, le tout est bien plus que la simple somme de ses parties.

Article par Xuân Ducandas

Publié dans le cadre du « Dossier Identité » du magazine Le Reporter, Volume XIV, numéro 1, décembre 2013. L’intégralité du numéro se trouve à cette adresse: http://ageefep.qc.ca/wp-test/wp-content/uploads/docs/reporter/LeReporterDecembre2013.pdf

4 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Mathilde dit :

    Ce texte est magnifique. J.ai rarement lu un papier sur le métissage dans lequel je me reconnais autant.

    1. Xuxu dit :

      Oh, merci Mathilde ! J’ai longtemps hésité à l’écrire en raison de son côté personnel. Que d’autres personnes puissent s’y retrouver me touche beaucoup…

  2. gabdudu dit :

    l’article de Xuan est plutôt doux, comme le parfum des îles … mais il suffit de regarder l’étymologie du mot métis et alors, c’est tout un programme: http://www.cnrtl.fr/etymologie/metis
    j’ai souvenir enfant que dans les conversations des adultes, c’est plutôt le mot « bâtard » qui revenait très souvent (française ->allemande, française -> portugais ou espagnol ou algérien ou africain, etc …
    je vis maintenant heureux dans d’autres pays avec ma métis et mes bâtards …

    1. Xuxu dit :

      Il est vrai que la question du métissage soulève beaucoup d’enjeux encore plus « violents » que ceux évoqués dans le texte; on peut penser notamment au traitement réservé aux métisses Vietnamiens/Américains… Mais ce serait l’objet d’un autre article 🙂

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