Des moyens de s’en sortir pour les hommes abusés sexuellement

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Un homme sur six est victime d’agression sexuelle au cours de sa vie (ministère de la Sécurité publique, 2006). C’est sans compter le poids du silence, puisque 34 % des victimes masculines ne divulgueraient jamais l’agression subie (Alonzo-Proulx et Cyr, 2010). Pourtant, au Québec, la maison [clic droit pour ouvrir le lien dans une nouvelle fenêtre] CRIPHASE (Centre de ressources et d’intervention pour hommes abusés sexuellement dans leur enfance) est la seule ressource exclusivement réservée à ces hommes en souffrance.

Fondé à Montréal en 1997, l’organisme communautaire a offert ses services à plus de 400 usagers et fait face à une demande grandissante : 136 hommes se trouvent sur sa liste d’attente. Alice Charasse, coordonnatrice de l’organisme, et Raymond Ducharme, intervenant, évoquent les spécificités, les défis, mais aussi les succès du travail avec ces hommes.

 Des hommes vulnérables

Les hommes qui font appel aux services de la maison CRIPHASE ne répondent à aucun cliché ni portrait type : âgés de 19 à 70 ans, ils viennent de tous les horizons culturels. Représentatifs de la majorité des victimes masculines, ils ont été agressés dans l’enfance ou l’adolescence. Les hommes mettent en moyenne plus de temps -et ont davantage de difficulté- à dévoiler leur situation (Ewering et al., 2013). « Certains ont vécu plus de 30 ans avec les conséquences de l’agression sans comprendre le comment ni le pourquoi », constate Raymond Ducharme. Les difficultés personnelles et relationnelles ainsi que les dysfonctions sexuelles et les symptômes de stress post-traumatique sont courants comme chez toutes les victimes. D’autres signes se manifestent cependant plus fréquemment chez les hommes, comme l’agressivité ou une confusion vis-à-vis de l’orientation sexuelle.

L’intervention auprès de ces hommes blessés pose certains défis. Comme pour les femmes, une connaissance approfondie des conséquences des abus sexuels et de l’état de stress post-traumatique est indispensable. Plusieurs usagers présentent des problèmes de santé mentale importants : dépression majeure, bipolarité, schizophrénie. Les intervenants doivent également savoir reconnaître et gérer le risque suicidaire, toujours présent.

 De plus, l’intervention auprès des hommes doit tenir compte des impacts du code de la masculinité. « Ces hommes-là arrivent avec le bagage de tout ce qui est véhiculé dans la société: un homme ne pleure pas, un homme est fort, un homme ne se fait pas agresser… »

 Pour Raymond Ducharme, le plus gros défi est de leur apprendre à relativiser leurs attentes. « C’est typiquement masculin de vouloir des résultats concrets immédiats. On doit leur expliquer qu’il s’agit d’un processus. »

 Développer des forces spécifiques

La maison CRIPHASE offre à ses usagers une réponse à leurs besoins : être reconnus en tant que victimes, crus, écoutés, pouvoir s’exprimer, reprendre le pouvoir sur leur vie, et se faire rassurer dans leur identité en tant qu’hommes.

 CRIPHASE privilégie une approche mixte : l’équipe d’intervention se compose aussi bien d’hommes que de femmes. Mme Charasse se montre sceptique par rapport au modèle d’intervention reposant sur un seul genre, soit la norme dans la plupart des autres organismes. « Je comprends le besoin de sécurité qui motive les approches non mixtes, mais cela crée un clivage. Dans notre organisme, on veut montrer aux usagers qu’il existe des individus respectueux, qui ne sont pas des agresseurs, parmi les deux sexes. Il faut toujours avoir en tête l’objectif de réintégrer la personne dans la société. »

 M. Ducharme insiste sur la pertinence des groupes de soutien. « Il y a une entente, une solidarité et une force incroyable au sein de ces groupes. C’est important pour un homme de voir qu’il n’est pas le seul à vivre cette situation. »

 L’organisme a récemment créé un café-rencontre – hors du cadre d’intervention- où les hommes peuvent, s’ils le souhaitent, se retrouver pour jaser ou jouer à des jeux de société. Le but est d’offrir un espace de socialisation à des hommes souvent isolés, mais aussi de les inciter à s’approprier davantage les locaux de l’organisme afin de renforcer leur confiance en eux.

 Dans l’intervention auprès de la population masculine, généralement plus encline à dissimuler sa souffrance qu’à demander de l’aide, les proches jouent un rôle primordial. « Une des meilleures façons d’atteindre les hommes, c’est à travers leurs conjoint (e) s, leur famille, leurs amis. Il faut équiper les membres de l’entourage, les encourager à communiquer, à dire au personnel de santé ce qu’il se passe, car les hommes sont plus réticents à demander et accepter de l’aide, ou même à reconnaître que ça ne va pas. On organise des rencontres pour les informer de ce que traverse leur mari, leur fils ou leur frère. Cela les aide à y voir plus clair », explique Raymond Ducharme.

 Enfin, CRIPHASE encourage ses usagers à prendre part au conseil d’administration. « Cela a vraiment un impact, car ils ont le sentiment d’être utiles à la société et aux autres hommes. La reprise du pouvoir par une quelconque action dans la communauté ou au sein de l’organisme lui-même améliore l’estime de soi et favorise le rétablissement », souligne Alice Charasse.

 Des services encore trop rares

Les ressources offertes par CRIPHASE constituent cependant une exception dans le paysage québécois des services psychosociaux. Selon les responsables de l’organisme, le réseau de ressources actuel peine à répondre aux besoins des hommes. Comme l’explique Mme Charasse, « certains hommes arrivent ici avec un bagage astronomique de thérapies multiples. Pourtant, la question « Avez-vous été agressé sexuellement dans l’enfance? » ne leur a jamais été posée. Ce problème est très rarement ciblé chez les hommes. » Selon M. Ducharme, certains usagers parcourent au-delà de 150 km pour venir assister aux activités de CRIPHASE en soirée. « Ça montre que le besoin et la volonté sont là. »

 Élargir les horizons

De nombreuses portes restent à ouvrir dans le domaine de la recherche et de l’intervention sur la victimisation sexuelle au masculin. Pour commencer, l’agression d’un homme par une femme — la mère entre autres — demeure un tabou important (St-Jean, 2005). L’organisme envisage de mener une étude sur les conséquences de ce type d’abus, bien réel et pourtant banalisé : « Les hommes qui parviennent à en parler s’entendent souvent dire : t’es chanceux, t’as été initié », regrette M. Ducharme.

 Parmi les vœux de CRIPHASE figure aussi l’amélioration de leur groupe consacré à la gestion de la colère, et surtout l’élargissement de leurs services. « On aimerait augmenter notre visibilité, déclare la coordinatrice de l’organisme. Par exemple, proposer des interventions en milieu carcéral, offrir une place dans nos services aux hommes sourds-muets… Mais pour réaliser tous ces projets, il faudrait des subventions, et une reconnaissance à l’échelle de la province et du pays. »

 L’expertise de CRIPHASE est de plus en plus reconnue dans le milieu communautaire. Ainsi, les intervenants vont parfois donner des formations au sein d’organismes d’aide aux victimes ayant affaire à une clientèle masculine grandissante. Autant de signes qui permettent d’espérer une plus grande conscientisation sociale à l’égard des hommes abusés sexuellement.

Article par Xuân Ducandas

Publié sur http://www.hinnovic.org dans la catégorie « Pour réfléchir »

Lire l’article dans son contexte originel sur Hinnovic (clic droit pour ouvrir le lien dans une nouvelle fenêtre)

RÉFÉRENCES

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Gabdudu dit :

    Encore un article à lire de toute urgence ; forcement un proche, un ami ou encore un membre de votre famille peut-être concerné.
    Xuan DUCANDAS, journaliste traitant de réels sujets « underground » pourra, à n’en pas douter, devenir très prochainement journaliste « over-ground ». …

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